Lumière sur la Sierra Leone

Par Kate Press, Carleton University

After cementing a solar module onto the roof of a clinic in rural Liberia
Après avoir cimenté un panneau solaire sur le toit d'une clinique dans le Libéria rural

Kate Press, la fondatrice de la Délégation Droits et Démocratie de Carleton University, est maintenant consultante de projet avec le Peace and Development Corps (PADCO), un programme de bénévolat pour les jeunes du Sierra Leone qui a pour but d’alléger la pauvreté et consolider la paix. Kate est venue au Sierra Leone avec l’organisme “Volontaires en service outre-mer (VSO)”, une organisme de charité en développement international qui envoie des professionnels à l’étranger pour partager les compétences et augmenter les capacités dans les pays d’accueil.

«Les dîners à la chandelle n’ont plus rien de romantique, car ils font désormais partie de la routine. Je viens de célébrer mon huitième mois à Freetown, Sierra Leone, sans électricité. Chaque matin, quand je me rends au travail, je passe en voiture devant les fenêtres étrangement éteintes des bureaux gouvernementaux de la National Power Authority (NPA), également connue sous le nom d’« Electricity House » (la maison de l’électricité).

Freetown est l’une des rares capitales au monde qui ne bénéficient pas d’un approvisionnement constant en électricité. Depuis 25 ans, le projet hydroélectrique de Bumbuna, aujourd’hui presque terminé, symbolise un objectif apparemment inatteignable. Ce barrage de 88 mètres, situé à quelques heures de Freetown, sera un jour en mesure de générer 50 mégawatts d’électricité (Freetown, ville de plus d’un million d’habitants, aura besoin d’environ 35 mégawatts). Toutefois, d’ici là, tout appareil électrique nécessite, pour fonctionner, une génératrice extrêmement énergivore.

Dans un pays où plus de 70 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté, les 300 000 leones (environ 100 dollars US) nécessaires à l’achat de la génératrice la moins chère, de marque Tiger, signifient que la plupart des Sierra-Léonais doivent se résigner à vivre dans l’obscurité. Étant donné que l’électricité est essentielle au développement et que l’approvisionnement dont jouit le pays depuis les années 1980 est plutôt épileptique, il n’est pas étonnant que la Sierra Leone arrive au dernier rang du classement mondial de l’Indice de développement humain 2007 des Nations Unies. Rester immobilisé pendant trois heures dans un bouchon de circulation afin de livrer un document dans un quartier situé de l’autre côté de la ville peut s’avérer très frustrant et inefficace quand on pense que dans la plupart des pays, ce même document pourrait être envoyé par courrier électronique en moins de 30 secondes. Les ordinateurs ont besoin d’électricité pour fonctionner, mais le carburant consommé par les génératrices constitue une distraction coûteuse pour les entreprises, qui préféreraient sans doute se concentrer sur la relance de l’économie. Un système de santé ne peut être efficace si des pannes risquent de survenir à tout moment, même au beau milieu d’un accouchement par césarienne ou d’une chirurgie délicate. Et les étudiants, qui sont forcés de travailler à la lueur de la chandelle, sont désavantagés. De plus, les fréquentes pénuries d’essence et le coût élevé de ce carburant ne contribuent pas à inspirer confiance aux investisseurs face à cette économie entièrement dépendante des génératrices (le gouvernement précédent du SLPP avait tellement de réticences à hausser le prix de l’essence que, pour éviter toute augmentation, il a aboli la taxe vouée à l’entretien des voies publiques, ce qui a entraîné une détérioration catastrophique du réseau routier).

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que l’électricité ait été le principal enjeu de la récente campagne électorale menant aux élections d’août 2007. Mécontents du piètre taux de développement constaté durant le règne du président Kabbah et de son Sierra Leone People’s Party (SLPP), les Sierra-Léoniens ont voté pour le changement. Ernest Bai Koroma, chef de l’opposition de l’All Peoples Congress (APC), a donc pris le pouvoir le 17 septembre 2007 et été officiellement assermenté à l’assemblée législative le 15 novembre de la même année.

L’une des premières directives émises par Koroma promettait à la population de la Sierra Leone un cadeau de Noël anticipé, prévu pour le 20 décembre 2007 : il allait y avoir de la lumière. Une somme de 32 millions de dollars a été mobilisée par le gouvernement (avec l’aide de la Banque mondiale) pour permettre un approvisionnement d’urgence en électricité pendant un an. Des centrales électriques de dix et de quinze mégawatts (d’énormes génératrices) ont été transportées par avion à l’aéroport de Freetown, séparé de la ville par un bras de mer, et acheminées par transbordeur jusqu’à la capitale. À cette occasion, les partisans de l’APC, vêtus de T-shirts où l’on pouvait lire « Bye Bye Kabbah Tigers, Hello Ernest Electricity » (adieu Tigres Kabbah, bonjour électricité d’Ernest), s’étaient attroupés dans les rues, où régnait une ambiance jubilatoire. Ces nouvelles génératrices, très peu écologiques, se voulaient une solution temporaire et ne devaient demeurer en place que pendant un an, jusqu’à ce que l’aménagement du barrage de Bumbuna soit mené à bien et qu’une hydro-électricité plus propre soit enfin accessible.

Puis arriva le jour J. Le président a pris un bain de foule devant la centrale électrique King Tom. Les représentants de l’APC ont fait des appels téléphoniques aux résidants de divers quartiers de Freetown dans le but de s’assurer auprès du public que le gouvernement avait bel et bien rempli sa promesse. Les répondants étaient au septième ciel.

Mais quelques heures à peine après cette cérémonie haute en couleurs, la vérité a émergé, et il a bien fallu se rendre à l’évidence : la ville demeurait plongée dans l’obscurité. Des membres de l’APC ont affirmé que des partisans du SLPP avaient simplement refusé d’allumer l’interrupteur dans leur domicile. Aux dires de certains, la centrale avait fait l’objet de sabotage. Les forces du SLPP, quant à elles, ont qualifié l’événement de « tromperie orchestrée par la présidence ».

Personne ne sait ce qui s’est vraiment produit, ni ce qui a causé ce retard, mais quelques jours plus tard, les habitants de Freetown – ceux qui avaient la chance d’être encore équipés adéquatement après des années de vols de fils de cuivre et de câbles de la NPA – avaient enfin de la lumière.

Ce fut le moment, pour moi, de régler ma facture d’électricité et de me rebrancher au réseau. Hier soir, pour la première fois en huit mois, j’ai pu voir la couleur des aliments que je mangeais pour dîner. »

 

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